
Blaise
J’entre dans la maison que va temporairement habiter mon corps. Plusieurs minutes s’écoulent avant que le voile qui est posé devant mes yeux se lève - ce n’est pas exactement que je vois flou, mais comme embué, ou assourdi par ce qui se passe au-dehors de moi. Comme si mon corps pensait ne pas avoir le temps de prendre le temps et de le regarder passer. Et puis d’abord je vois le vent, seule marque que tout n’est pas figé comme ces tours au fond qui me sont hostiles. Je gigote comme les petits moulins des jardins et m’échappe sans y prendre garde comme la fumée de l’usine d’en face. Je me rends compte petit à petit que je vois peut-être autant que je suis vu depuis les fenêtres des appartements, je m’imagine me regarder derrière chacune d’entre elles en me sentant caché. Je me sens un peu bête de veiller sur une ville - une société - qui ne veille pas sur ses voisins et se recroqueville chez soi. J’ai l’impression de tenir de toutes mes forces sur des cordes ancrées dans le sol qui retiennent les tours debout par contrepoids. Et puis je vois le gros nuage violet qui domine ce paysage et soudainement le paysage se vide complètement pour devenir une plaine ou des marais sans rien d’autre ni personne à l’horizon que moi, les nuages au-dessus et le vent autour. Je pense toujours au refuge comme celui dans lequel je suis, chaud et à l’abri de la pluie. Je comprends le soulagement et le réconfort de l’homme qui se rassemble en troupeau et qui marche vers une petite maison au loin dont la fenêtre est allumée : pour ne pas être seul. Le soleil perce le nuage et tout minuscule avion brillant nous vole au-dessus de la tête. Depuis cette fenêtre-là, nous serions une petite maquette fragile sous le grand ciel. Je pense, enfin, que ce qui me chagrine dans la ville, ce n’est finalement pas les tours, mais les portes qui ne veulent pas être ouvertes.